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Nelly Achlaw
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Nelly est UN parisien qui vit seul et travaille beaucoup. Dans "Nelly Blogue", il parle de ce qu'il aime : cinéma, liturgie, livres, musique - et de ce qu'il n'aime pas.

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La chair est triste, hélas...

Muchacho  30/05/2007

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http://www.jeuxdepiste.com/lectures_pour_tous/muchacho1&2.html



Boys and girls, voilà une des meilleures BD des douze derniers mois qui vient de me sauter aux yeux alors que je n'avais rien demandé au hazard. Me promenant innocemment un jour sur le site « jeux de piste » (http://www.jeuxdepiste.com/) dont les articles ne sont jamais mauvais même s'ils tendent occasionnellement sur le vachard respectueux, voilà que je clique à droite, à gauche, et que je tombe sur une interview d'Emmanuel Lepage où ce dernier, dont je ne connaissais pas les travaux, parle beaucoup de Pierre Joubert et de sa femme, dont il semble avoir été proche.

Depuis l'engagement de Dalens au Front National, il est courant de politiser sans trop s'en rendre compte tout ce qui tourne autour du Signe de Piste. Le parti de Dalens est bien connu. Foncine, lui, se méfiait de toute idéologie et du cléricalisme (le tradi-moine que j'affectais d'être alors lui inspirait un peu de réserve !) même si j'ai cru sentir qu'il ne regardait pas ce qu'il est convenu d'appeler la « nouvelle droite » d'un œil aussi mauvais que le reste. Mais encore une fois, c'était Foncine, et il aimait mille fois mieux un gosse avec une personnalité, individualiste même, qu'embrigadé, quel que soit le parti.

Et Joubert ? Eh bien Joubert avait des sympathies socialistes assez marquées : preuve que le Signe de Piste ne s'explique pas par la politique. J'espère que mes lecteurs ne tombent pas tout d'apoplexie en lisant ce petit secret de polichinelle.

Emmanuel Lepage sacrifie donc à la lecture politique de rigueur. S'il a la dent dure avec Dalens, il est tout en finesse avec Joubert, autrefois monarchiste, hier catho de gauche : « Pierre et Renée étaient Scouts au plus profond d'eux-mêmes et ils en portaient sûrement aussi les contradictions. Le Scoutisme, c'était pour eux une éthique, une ligne de vie au quotidien. »

Un clic à droite, un clic à gauche, j'apprends distraitement que « Muchacho » est la dernière bonne production de l'auteur. Direction le Virgin et hop, lecture.

La finesse de l'auteur, sa volonté de ne pas simplifier ce qui est complexe, j'ai eu le bonheur de la retrouver dans les deux tomes de « Muchacho ». Et que n'y ai-je pas trouvé d'autre ! Disons-le franchement : « Muchacho » est la meilleure bande dessinée que j'ai lue depuis « les mauvaises gens », « le photographe » ou « le sommet des dieux » (coïncidence, deux des trois sont très marquées « catho de gauche » !). C'est une œuvre admirable, peut-être même un chef d'œuvre, qui fait rentrer dans le lecteur un petit bout du Nicaragua, jungle et personnages, qui ne le quitte plus ensuite.

Comme dans toute œuvre « historique », il serait tentant de n'y voir qu'un livre d'histoire. Le Fig Mag que je lisais dans les années 80 rapportait des histoires d'horreur sandinistes que je ne retrouve pas dans « Muchacho ». Qu'importe ! Dans un œuvre littéraire (littéraire et graphique), comme dans une pièce d'Adamov – ou dans les « bienveillantes », la petite et la grande histoire se mêlent. Ici, le mélange est admirable ; les personnages ont ce quelque chose de vrai qui nous fait croire à leur existence, que, dans un coin d'Amérique Centrale, ils nous attendent peut-être pour raconter leur histoire, ou dévoiler leur dernière fresque.

« Muchacho », c'est Gabriel, un séminariste en cours de formation envoyé dans une paroisse du fond du Nicaragua en 1975 pour peindre les fresques d'une église de campagne. Fils de la classe dirigeante, ensoutané, naïf, le voilà dans une paroisse pauvre, avec un prêtre qu'on appelle par le prénom, en civil et en espadrilles. Pas besoin d'être fût-fût pour deviner que le saint homme trempe dans une version révolutionnaire de la théologie de la libération. On le verra bien vite cacher des armes sous l'autel – mais là n'est pas l'essentiel. S'attend-on à voir notre Gabriel tourner sa veste et se faire révolutionnaire à l'issue d'une scène primitive traumatisante ? Du genre Oradour-sur-Glane ? Ce n'est pas si simple. Poli, bien élevé, il est a priori l'ami de tous et ne comprend pas totalement le monde dans lequel il débarque. Il préfère se réfugier dans un œil de bœuf évidé en haut d'un des murs de l'église du village, et regarder le village la nuit, la maison de la prostituée du coin et les hommes qui viennent la visiter. Car Gabriel semble préférer les hommes – et le reste de l'histoire montrera que la révolution sandiniste, c'est finalement quelque chose de très gay.

Sans vouloir dévoiler les péripéties de cette bande dessinée, disons que Gabriel se liera de plus en plus aux révolutionnaires, qu'il fuira dans la jungle avec eux (passage typique Signe de Piste de la randonnée initiatique où l'on se surpasse ?) et qu'il vivra quelques scènes primitives, mais pas dans l'ordre ni au moments attendus ! Et qu'à la fin, tout se finira, non en chansons mais en peintures. C'est comme si « muchacho », artiste de toute son âme, aura traversé cette aventure sans réellement s'incorporer à un groupe de révolutionnaires : il préfèrera se donner à une version renouvelée de son art, de son talent, que faire de la politique ou changer le monde. D'autres personnages, notamment un mercenaire anglais, n'ont pas ce talent, cette boussole dans les temps troublés : lui se retrouve dans la jungle parce qu'il fuit, mais il ne sait pas réellement vers quoi il se dirige. Pire, il se marie…

C'est une grande, grande qualité de « muchacho » que de ne pas résumer la petite histoire au contexte historique, et de ne pas faire de la grande histoire l'affrontement de deux concepts, la Révolution et le Conservatisme. O combien nous sommes fatigués des méchants de commande, des vilains cardinaux de l'ère Borgia, par exemple, qui ne font que de méchantes choses et parasitent 99% de la production contemporaine! Que l'on est fatigué des moines albinos du Da Vinci Code ! Ici l'on a des vrais personnages, où les gentils ne le sont pas totalement, et où le méchant en chef, Vargas, le chef des soldats gouvernementaux, ma foi… a des faiblesses voire de la naïveté. On a de l'épaisseur, on a une présence en face de soi, on a des personnages dont on se soucie, dont on veut savoir ce qu'il leur arrive, qu'on ne veut pas quitter à la fin, pour qui on a une secrète affection. Quel pincement de sauter à l'épilogue ! Quatre ans plus tard ? Mais nous voulons des pages en plus, monsieur Lepage, nous voulons AUSSI ces quatre ans sur le papier. Et nous n'aimerions rien de tel qu'un vrai « muchacho » en chair et en os apparaissant par miracle en face de nous… avec un carton de photos souvenir. (Dont une de la totalité de la fresque peinte, please…)
Mais sans doute est-ce l'intention de l'auteur que de nous montrer cette échappée révolutionnaire comme une métaphore de l'adolescence. « quatre ans plus tard », en effet, nous retrouvons un Gabriel barbu, au regard presque dur. La flamme de l'adolescence survit à peine dans ses œuvres, qui ne sont plus des œuvres sacrées. Elle a totalement disparu de ses compagnons. Le passage à l'âge adulte est l'histoire d'une mort : on abandonne la forêt, on abandonne les reves, on abandonne les églises, le Christ… pour des choses infiniment plus prosaïques qui ne seront pas l'objet d'une suite ni d'un roman. Peut-être est-ce aussi un message de « Muchacho », ce qui le rattacherait d'une autre manière encore à l'esprit Signe de Piste : la vraie vie, le seul moment où le monde a un sens, c'est l'adolescence. La fin de l'adolescence, c'est la mort. Il est normal alors que la fin de « Muchacho » soit un petit déchirement, semblable au demeurant à ce qu'on éprouve quand, dans un célèbre roman de Montherlant, Alban de Bricoule quitte le collège et devient adulte.

La sympathique que nous éprouvons pour tous ces personnages, l'impression de réalité qui se dégage de leur fréquentation, ne serait pas aussi fort si l'art consommé d'Emmanuel Lepage et sa maîtrise de l'aquarelle n'étaient pas les médiums de cette histoire. Superbes planches en vert dans une forêt monstrueuse où les racines énormes des arbres plongent dans la terre comme des mains avides. Superbes planches où le trait des personnages s'efface en même temps que leur force. Superbes scènes de « fenêtre sur cour », la nuit, du haut des murs de l'église. Magnifique incendie, page 7 du second tome. Et quel sens des couleurs !

La narration est là aussi pour tenir le lecteur en haleine tout au long des deux tomes. Si tout n'est pas super-vraisemblable, pas un temps mort ! Pas une digression, rien d'oiseux. On sent tour à tour l'étrangeté du nouveau monde de Gabriel, de cette paroisse, de sa vie secrète, du monde de l'art dans lequel il tente de pénétrer, de sa curiosité pour l'univers qui l'entoure, de la passion amoureuse qui affleure sans prévenir et tente, avec des succès divers, de se tailler une place.

Je peux me tromper mais il me semble que « muchacho » tient bien plus à l'univers Signe de Piste qu'on ne pourrait le penser. J'ai mentionné cette dimension sacrée reconnue à l'adolescence, j'ai mentionné la randonnée-de-la-mort. On peut y trouver le couple blond-brun cher à Christian Guérin mais cela n'apporterait pas grand-chose. On y trouve les qualités qu'on célèbre dans l'adolescent Signe de Piste : grandeur d'âme, ouverture, inclination vers le bien, courage… Mentionnons aussi la dédicace du premier tome à Pierre Joubert. Mentionnons enfin que Gabriel, à l'origine propre sur lui et bien habillé, va se retrouver, après quelques péripéties dans la jungle, pratiquement à poil, couvert de sangsues, épuisé. La version sandiniste du grand jeu, en somme…

Mais quoi ! On picote bien ce qu'on aime bien, et j'ai beaucoup, beaucoup aimé « Muchacho » pour la qualité de l'histoire, de la narration, du dessin, du scénario, des personnages, de la profondeur. « Muchacho », à mon avis, est du même rang que les albums qui ont obtenu des prix à Angoulême et c'est un grand dommage qu'il n'en ait pas eu autant qu'eux.

Achat chaudement recommandé. 5/5.


le 30/05/2007 à 00:14 | Permalien | Commentaires (1)